Ancien insoumis, je souhaite la candidature d’Arnaud Montebourg à l’élection présidentielle de 2022.

Le monde politique est sclérosé par les batailles d’ego et les atermoiements idéologiques. Lorsque le mouvement des Gilets jaunes a éclaté, la gauche comme la droite se sont liquéfiées en tentant d’attirer à eux la couverture d’un mouvement pluriel, simple expression d’un peuple qui n’en peut plus. J’ai déjà expliqué dans un billet pour le journal Marianne pourquoi je considère qu’il faut dépasser ces clivages qui ne prennent plus dans le peuple français, comme le montre un sondage de l’IFOP paru récemment (seuls 8% des français pensent que le clivage gauche-droite est toujours structurant.)

Face à ce constat, il n’y avait que deux solutions ; se détacher complètement d’un personnel politique en crise de légitimité, auquel le peuple français ne s’identifie plus et qui a depuis longtemps sacrifié l’intérêt général au profit d’une dramatique comédie du pouvoir. Cela impliquait de croire en une dynamique révolutionnaire qui se défasse des artifices démocratiques de la V° République, conçue pour déposséder les citoyens de leur pouvoir d’intervention. J’appelle toujours de mes vœux un soulèvement populaire, sinon spontané, du moins sincère et vertueux, qui fasse enfin trembler un néolibéralisme financier sûr de lui malgré les multiples crises — dont il est à l’origine — qui l’émaillent. L’autre solution était de se « plier aux règles » en soutenant une dynamique présidentielle qui apporte des solutions concrètes dans une séquence où la crise sanitaire, politique et économique creuse un peu plus à chaque seconde les inégalités qui scindent notre pays.

Il nous faut construire un contre-spectacle qui cornérise le discours officiel

Certains voient ces solutions comme contradictoires, voire totalement antinomiques. Je ne le crois pas. Je crois que lorsque l’on souhaite réellement donner à un peuple éreinté par les politiques publiques menées contre lui sa souveraineté, chaque engagement qui permet de lui offrir un peu d’espoir doit être investi avec force et conviction. Guy Debord, dans La société du spectacle, considérait que le capitalisme se reproduisait et était protégé par le spectacle qu’il offrait de lui-même, dans toutes les sphères de la société. Pour le faire trembler, il nous faut donc construire un contre-spectacle total qui conquiert une hégémonie culturelle et politique et cornérise le discours officiel. C’est ce que permet la galaxie de médias indépendants résolument tournés vers les intérêts du peuple : QG, Fakir, Reconstruire, Le Vent se Lève, Blast, Le média, Reporterre, Civis, Voix de l’hexagone, etc.

Il faut également accompagner les dynamiques citoyennes et populaires lorsqu’elles se donnent à voir, ne pas rechigner à se mettre au contact du terrain, à se fondre dans les Gilets jaunes pour grossir leurs rangs, sans chercher à guider quiconque, et mettre en oeuvre un ensemble de réseaux et de dynamiques pour donner de la vie au souffle citoyen qui balaie tout sur son passage. Mais enfin, il faut aussi ne pas remettre tout dans l’espérance d’un mouvement citoyen sur lequel personne n’a la main, et le jeu institutionnel a cela de bon qu’il permet d’imposer dans le débat public les thèmes importants autour desquels nous croyons que les dynamiques doivent s’agréger. L’élection présidentielle est un moment privilégié de politisation de la société, et pendant quelques mois, enfin, les médias dominants s’ouvrent (plus ou moins) à la pluralité des opinions et se voient obligés de se plier à une dynamique démocratique. Alors, je crois que nous avons tout intérêt à ne pas laisser passer notre tour, et à essayer avec acharnement et volonté de profiter de cette séquence pour donner à voir l’espoir d’un avenir meilleur. Mais pour cela, il ne suffit pas de croire avec quelque candeur à l’émergence d’un souffle nouveau. Il faut un candidat. J’ai longtemps cru que personne ne me plairait suffisamment pour que je lui jette mon dévolu. Après la douleur de quitter un mouvement que j’aimais sincèrement et dont la défense m’animait, la France insoumise, j’ai longtemps cru que je ne trouverais pas de point de chute. Mais après quelques mois de réflexion, je crois qu’il serait souhaitable qu’Arnaud Montebourg soit candidat à l’élection présidentielle. Je m’explique.

La gauche en échec

Il y a dans ce pays une colère profonde, un rejet immodéré de l’ordre établi, profondément injuste, et ce, quel que soit le Parti au pouvoir. Il y a aussi une volonté jamais atteinte de reconstruire, de refonder un projet collectif commun autour des valeurs d’une République atteinte en son cœur par les débats qui la déchirent. Cette colère est prégnante, intrinsèquement liée à chaque à-coup que donnent au pouvoir politique les citoyens qui se reconstituent, si ce n’est en nation, du moins en un corps politique vivant et fier. Le 17 novembre 2018 éclatait en France le mouvement social le plus déflagrateur des dernières décennies. Incarné par ce signifiant qu’était le gilet jaune personnifié par des citoyens sortis de l’ombre pour porter la voix des faibles : Éric Drouet, François Boulo, Jérôme Rodriguez, Priscillia Ludosky. Défiant envers tout type de pouvoir, il n’en restait pas moins l’éruption d’une volonté certaine de renverser la table pour imposer aux élites dirigeantes un nouveau modèle de société. Un an et demi plus tard, les syndicats étaient débordés par ce malaise profond d’une France en crise, et ne parvenaient pas à contenir le souffle citoyen lors du mouvement contre la réforme des retraites. En mars, les solidarités se recréaient, l’utilité sociale des métiers était renversée par la si terrible épidémie qui nous assomme et conduit nos vies encore aujourd’hui.

Il faut redonner un nouveau souffle à l’Histoire en incarnant un projet qui fédère autour de la grande idée de l’intérêt général.

L’heure est au dépassement, sans compromis. Il n’est pas question de nier l’histoire sociale d’un camp politique fier de ses convictions. Les héros du passé nous donnent un horizon. Il est pourtant nécessaire de redonner un nouveau souffle à l’Histoire en incarnant, en vue d’une présidentielle dont on ne peut se défaire, sauf par les armes (et il n’apparaît pas que cette solution est possible), un projet qui fédère autour de la grande idée de l’intérêt général. L’intérêt général français, déjà, puisque la reconquête de notre souveraineté, industrielle, énergétique, économique, démocratique, semble au cœur des préoccupations populaires. L’intérêt général humain, intransigeant sur le respect de l’individu et de ses droits, porté sur l’émancipation de tous et de toutes au sein d’une société qui n’en peut plus de diviser. Personne n’a de formule magique, le combat politique en perdrait son sens, et l’incantatoire ne suffit pas. Dans ce moment de politisation extrême de la société qu’est l’élection présidentielle, une candidature qui puisse incarner l’alternative au match Le Pen — Macron qu’on nous prépare ne peut être qu’une candidature de rupture apaisée. Une candidature d’apaisement, car le pays souffre d’un malaise profond, et seul pourra incarner la réponse à ce malaise un projet qui rassure et qui protège. Une candidature de rupture, car la violence des classes gouvernantes nécessite d’être répudiée sans concession, si l’on veut voir revenir aux urnes ceux qui n’y croient plus.

La « gauche » n’existe plus au sein de la société. La colère qui aurait dû être sa matrice a trop souvent trahi. Chez nos voisins britanniques, le libéral-conservateur Boris Johnson a fait plus pour les classes laborieuses que ses prédécesseurs travaillistes. En France, les analyses de Christophe Guilluy — penseur socialiste par ailleurs — se donnent à voir quotidiennement. Les citoyens de la France périphérique recréent leurs propres cadres d’action, les solidarités concrètes se reforment dans les villages, les villes moyennes deviennent les nouveaux terrains du socialisme concret. Tout au long de la crise sanitaire, et plus avant durant le mouvement des Gilets jaunes, ceux-là redonnaient ses lettres de noblesse à la common decency chère à George Orwell. Les gens « qui ne sont rien » sont redevenus « tout » car ils ont recréé par eux-mêmes les conditions de leur émancipation, en se libérant des chaînes d’un monde politique monolithique dont le système même empêche que la parole citoyenne soit entendue.

La nécessité de vivre mieux dans un Etat fort

Alors, seul un programme politique qui remettra la question démocratique et citoyenne au cœur du débat pourra être à même de porter un idéal de société vertueux où la France retrouvera la grandeur de sa devise. Liberté, égalité, fraternité. Certains y ajouteront laïcité, condition déterminante de la vie collective en République. J’en fais partie, mais nous en parlerons ailleurs.

La crise sanitaire, politique et économique qui détruit aujourd’hui les liens sociaux et affecte les travailleurs dans leur utilité sociale appelle à un programme fort qui restaure la confiance des citoyens envers leurs institutions et leurs services publics. L’Etat doit cesser d’être la chambre de validation des intérêts du capital et les financiers doivent quitter l’Elysée ; il doit retrouver son rôle protecteur et providentiel. L’Etat doit être le garant de l’égalité devant la loi, mais aussi et surtout le garant de l’égalité sociale. Il est insupportable que des gens meurent de faim dans notre pays, et il ne faut pas s’abaisser à grogner sur le capitalisme financier. S’il a réussi à s’accaparer une telle emprise dans nos quotidiens, c’est que la soupape de l’Etat a explosé, le transformant en passoire. Ouverture à la concurrence des services publics, délégations au privé de tâches régaliennes, sans contrôle, refus ostentatoire de contrôler l’économie sous le prétexte fallacieux de la liberté d’entreprendre, révérences courtoises devant les banques à qui l’on polit les dents au lieu de les couper… Depuis trente ans, le pouvoir politique a privatisé peu à peu la République, l’a vidée de sa substance pour qu’elle ne devienne qu’une marque parmi d’autres, un acteur économique à peu près aussi puissant que Google ou Amazon. Les métropoles ont pris le pouvoir sur la France des villes et des villages, et imposent une mondialisation monstrueuse qui avale tout sur son passage, détruisant économiquement, culturellement et socialement le pays, jetant les pots cassés sur la France périphérique qui doit les réparer comme elle peut.

Arnaud Montebourg propose de mettre fin à la mondialisation, de réindustrialiser le pays, de sauver les emplois avant tout, et de ne jamais laisser l’Etat céder face aux caprices des financiers et des grands patrons. Il a déjà montré, lorsqu’il était ministre de l’économie et du redressement productif, et malgré les obstacles dressés contre lui par son propre Président, l’hypocrite François Hollande, qu’il était capable de tenir d’une main de faire les entreprises qui voudraient se défaire des lois et de l’intérêt général.

Sortons de la logique de rentabilité, et rétablissons l’Etat-providence, quoiqu’il en coûte.

Nous devons rétablir la fierté française d’avoir des services publics compétents, vitrine heureuse d’un Etat fort au service des français. Les problèmes de racisme dans la police doivent être résolus, nous devons inventer une nouvelle manière de maintenir l’ordre, qui permette à la démocratie de respirer. Les fonctionnaires de l’éducation nationale doivent être défendus et protégés. Ils doivent être accompagnés dans le travail majestueux qui est le leur et devront pouvoir compter sur la France pour ne jamais les laisser tomber et pour réagir à leurs alertes. Il faudra mettre fin à l’enclavement des petites et moyennes villes, oubliées par un réseau ferroviaire en déliquescence ; le train et le service public du rail doivent redevenir les emblèmes d’un pays uni. Nos territoires d’outre-mer doivent cesser d’être considérés comme des problèmes annexes : le ministère des outre-mer doit être renforcé, avec une antenne compétente sur chacun de nos territoires ultramarins, et les problèmes qu’ils rencontrent résolus un à un. La culture doit être accessible à tous et à toutes, les conservatoires publics renforcés. Bref : la France doit redevenir l’acteur principal du quotidien de ses citoyens. Il est insupportable que les services privés soient plus compétents, et donc privilégiés, que les services publics. Sortons de la logique de rentabilité, et rétablissons l’Etat-providence, quoiqu’il en coûte.

Mais pour que cet Etat soit fort, il faut avant tout qu’il soit le garant de l’égalité sociale. Nous devrons ne rien céder devant les intérêts financiers, renforcer les aides sociales pour celles et ceux qui en ont besoin, mettre fin aux pressions des banques envers leurs créanciers, contrôler les rachats de créances par les grands groupes de recouvrement, et lancer un grand plan de relance de l’embauche en tenant toujours grâce à l’objectif du plein-emploi.

Mettre fin aux politiques identitaires.

Quiconque jouit d’un affect opérationnel se rend bien compte qu’il est plus difficile en France de vivre correctement en cumulant plusieurs facteurs de discrimination. L’intersectionnalité, pour la nommer, est un concept sociologique absolument pertinent et que nous devons valoriser scientifiquement pour appréhender le monde dans sa complexité et les dynamiques qui le traversent. Néanmoins, le bât blesse lorsqu’il s’agit de transformer cette grille de lecture analytique en projet politique : il s’agit en effet, pour prendre le pouvoir et transformer en profondeur une société malade, de construire une majorité. Cela ne peut se faire au prétexte de divisions toujours plus précises ; un projet politique vertueux ne peut être qu’universaliste, et garantir l’égalité de tous et de toutes, quelles que soient les discriminations dont ils sont aujourd’hui victimes.

À l’opposé du champ politique, c’est la nation qui est instrumentalisée pour devenir un objet identitaire et ethnique. Cela contrevient tout à fait à ce que la grande révolution portait comme idéal en défendant une nation forte organisée en République. La Nation française ne peut être réduite ni à une ethnie, ni à une culture. Évidemment, son histoire influence la forme qu’elle prend aujourd’hui, mais elle est avant tout une Nation politique, un peuple qui a pris conscience de ses objectifs communs et qui a décidé de les organiser. Là encore, c’est une erreur d’analyse d’un camp qui fantasme sur un logiciel politique erroné.

À cela, nous devons opposer une vision réaliste et sincère de l’universalisme républicain, lui redonner sa substance et cesser de fantasmer sur des projets politiques creux. Nous devons lutter sans relâche contre tous les séparatismes, contre toutes les politiques identitaires, quelles qu’elles soient, car elles contreviennent à l’objectif républicain d’égalité. Nous devons être intransigeants envers tout communautarisme, qu’il soit ethnique, religieux, idéologique ; lutter contre l’islam politique qui gangrène le débat public. Les musulmans de France et d’ailleurs ont le droit de vivre sans être inquiétés pour leur religion, et c’est pourquoi nous devons démanteler toutes les sphères d’influence de l’islamisme. Nous devons empêcher l’Église de garder sa main dans celle de l’Etat en Alsace-Moselle, et imposer une laïcité stricte qui protège chaque croyant — et non-croyant — tout en empêchant la République d’être investie par les rapports de forces cultuels.

En finir avec la religion européenne.

L’Europe doit être attaquée frontalement, les traités européens contraignants qui empêchent notre pays de mener une politique socialiste doivent être abrogés ou ignorés par nos gouvernants. Il faut savoir dire « non » lorsque l’intérêt général est en jeu. Face à cela, Arnaud Montebourg devra, et je l’en crois sincèrement capable, donner des gages au peuple français. Il a déjà dit vouloir « faire passer la France avant l’Europe » : c’est nécessaire. Si le peuple français refuse de se soumettre aux diktats de l’Union européenne, son Président aura la tâche de le protéger coûte que coûte.

Je suis, à titre personnel, favorable à une désobéissance nette aux traités européens, voire, à terme, à une sortie de cette union mortifère qui nous menotte aux règles du libre-marché. Nous devons redonner aux citoyens leur souveraineté, et rétablir pour notre nation l’indépendance stratégique qu’elle mérite. L’enjeu est d’aborder cette question sous l’angle démocratique, en convoquant par référendum les français pour qu’ils s’expriment sur cette question, et que l’on ne le trahisse pas cette fois comme Nicolas Sarkozy l’a fait en 2008 lorsqu’il signe le traité de Lisbonne, bafouant l’expression politique des français en 2005.

Plus que jamais insoumis.

Je ne m’attarderai pas à dresser le constat amer de ce qui me semble avoir enrayé la magnifique machine politique qu’était la France insoumise. Je l’ai déjà fait, et d’autres également (je pense par exemple au livre d’Hadrien Mathoux, Mélenchon : la chute, qui derrière un titre quelque peu provocateur dresse une analyse fine et honnête de la période 2017–2020.) En décidant de la quitter, je n’ai pas renié mes convictions, au contraire. Je l’ai quittée pour rester insoumis et pour militer à nouveau pour ce en quoi je crois.

Pour 2022, nous devons tirer les leçons de nos échecs, amplifier la dynamique populaire et citoyenne que nous avions participé à enclencher en 2017. Arnaud Montebourg me semble capable de le faire. Idéologiquement, nous avons toujours été proches ; si parfois les stratégies ont été différentes, si les chemins ont divergé à certains égards, il incarne néanmoins ce camp social-républicain auquel je crois. Il est un défenseur sincère de l’intérêt général, et ses prises de positions sont, je crois, toujours appréciables pour le camp politique qui est le nôtre. Il a été l’un des premiers à défendre l’idée d’une VI° République et d’une souveraineté populaire réinvestie. Il faudra bien entendu rester vigilants, comme avec n’importe quel responsable politique, et ne pas se laisser avoir par la tentation du blanc-seing. Dire franchement nos désaccords s’il arrivait qu’il y en ait, ne pas avoir peur d’assumer ses positions. Mais il est objectivement la meilleure chance de reconstruire un champ républicain en jachère. Nos idées sont majoritaires dans le pays et il est temps de leur donner un écho politique. C’est pourquoi, aujourd’hui, je souhaite, et je ne suis pas le seul, qu’il soit candidat à l’élection présidentielle de 2022.

Parce que nous méritons de vivre mieux, parce que nos idées méritent d’être défendues, parce que nous sommes un grand peuple et que notre intérêt général doit conduire notre engagement. Parce que la France doit sortir plus vivante que jamais d’une élection présidentielle qui s’annonce mouvementée. Sortons-les : construisons ensemble une nouvelle République.

Rédacteur en chef du média reconstruire. (www.reconstruire.org)

Get the Medium app

A button that says 'Download on the App Store', and if clicked it will lead you to the iOS App store
A button that says 'Get it on, Google Play', and if clicked it will lead you to the Google Play store